Eye Haïdara est entrée sur scène le 12 mai pour lancer les douze jours du 79e Festival de Cannes. Elle succédait à Laurent Lafitte à la présentation des cérémonies d'ouverture et de clôture et arrivait avec un texte coécrit avec le scénariste et réalisateur Thomas Bidegain.

Quelques semaines plus tôt, elle disait au Festival vouloir aborder cette scène mondiale avec trois choses assez simples : sincérité, passion et joie. La partition d'ouverture a conservé les trois, mais sans esquiver l'époque dans laquelle la cérémonie avait lieu.

« On ne fait pas un film pour être prudent »

Rejointe par la violoniste Miri Ben-Ari, Haïdara a cité Jean-Luc Godard : « On ne fait pas un film pour être prudent. » Le reste du passage s'organise autour de cette idée. Elle rend hommage aux cinéastes qui choisissent de filmer ce qu'un public, une société ou parfois un pouvoir préféreraient ne pas voir.

Son discours ne nomme pas une crise unique et ne transforme pas l'ouverture en liste de causes. Il élargit plutôt la question à ceux que le cinéma place dans le cadre : le héros, l'anonyme, le puissant, l'invisible. Leur vie compte également lorsqu'un film décide de leur accorder du temps et un visage.

Cette formulation avait quelque chose de particulier dans une cérémonie que Reuters décrivait, dans son ensemble, comme plus sobre et moins frontalement politique que plusieurs ouvertures précédentes. Haïdara parlait bien de résistance, mais par le travail du regard avant de parler par slogans.

Le rire entre dans le même discours que la résistance

Haïdara n'a pas réservé le courage aux films graves. Elle a également défendu les cinéastes qui choisissent de faire rire, en présentant l'humour comme une forme de courage trop facilement sous-estimée.

Le passage correspond assez bien à son propre parcours. Le Sens de la fête d'Éric Toledano et Olivier Nakache l'avait révélée au grand public en 2017 et lui avait valu une nomination au César du meilleur espoir féminin. Dans le portrait publié par Cannes avant la cérémonie, elle expliquait que travailler avec Jean-Pierre Bacri sur ce film lui avait fait retrouver la puissance du rire après des années très attirées par la tragédie.

À Cannes, elle n'avait donc pas besoin de fabriquer une séparation propre entre le cinéma qui regarde la violence du monde et celui qui cherche une réaction comique. Son discours plaçait les deux dans la même affaire : créer une réponse humaine plutôt que regarder ailleurs.

Une maîtresse de cérémonie qui était aussi dans la sélection

Eye Haïdara n'arrivait pas uniquement comme présentatrice extérieure au programme. Elle figurait également au casting de L'Objet du délit d'Agnès Jaoui, présenté Hors Compétition pendant le Festival.

Elle y joue Cora, personnage qu'elle décrivait avant Cannes comme une femme qui force les discussions lorsqu'elles restent bloquées. Le hasard est pratique : quelques jours avant de défendre sur scène un cinéma qui apprend à regarder et écouter les autres, Haïdara présentait déjà son rôle chez Jaoui dans des termes très proches.

Son parcours explique aussi une partie de l'aisance scénique attendue. Avant le cinéma, elle est passée par l'Académie de théâtre de Lorient, le théâtre public et le Festival d'Avignon. Lors de son portrait cannois, elle appelait la scène sa cour de récréation préférée, tout en reconnaissant qu'elle lui faisait encore peur.

Le discours sert ensuite de porte d'entrée au jury

Après cette déclaration d'amour au cinéma, Haïdara a fait entrer le jury des longs métrages. Park Chan-wook en assurait la présidence aux côtés de Demi Moore, Ruth Negga, Laura Wandel, Chloé Zhao, Diego Céspedes, Isaach De Bankolé, Paul Laverty et Stellan Skarsgård.

La transition n'était pas seulement protocolaire. Après avoir défendu des films capables de déplacer le regard, elle remettait précisément la soirée entre les mains de neuf personnes chargées de décider lesquels des 22 longs métrages en compétition seraient distingués onze jours plus tard.

Le jury finira par attribuer la Palme d'or à Fjord de Cristian Mungiu. Le 12 mai, aucun de ces choix n'existait encore.

Jane Fonda et Gong Li reprennent le mot liberté à la fin

L'ouverture a ensuite changé de registre : hommage à Peter Jackson par Elijah Wood, Palme d'or d'honneur, puis Theodora et Oklou reprenant Get Back en référence au documentaire Beatles du réalisateur.

Lorsque Gong Li et Jane Fonda sont revenues au premier plan pour déclarer officiellement le Festival ouvert, leurs mots ont prolongé une partie du terrain posé par Haïdara. Elles ont appelé à célébrer l'audace, la liberté et la création.

La cérémonie pouvait donc rester relativement sobre sans être vide de position. Elle n'a pas essayé de résumer le monde en deux heures. Elle a surtout répété qu'un festival de cinéma devait encore laisser de la place à ceux qui choisissent quoi regarder, comment le montrer et quand il vaut mieux rire.